Remerciements à M. les Députés anti-HADOPI

Voici un courrier envoyé aux députés anti-HADOPI, en guise de remerciements face à la défense des intérêts des internautes contre la loi « Création et Internet ». Ce courrier a été envoyé aux députés suivants (liste basée sur celle de Korben) :
- Christian Paul (PS)
- Jean-Pierre Brard (CAP)
- Martine Billard (Verts)
- Patrick Bloche (PS)
- Lionel Tardy (UMP)
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Bonjour Madame et Messieurs les Députés,
Je tiens, par ce présent courriel, à vous faire parvenir toute ma gratitude et mes félicitations quant à votre position courageuse concernant la loi « Création et Internet ». Cette position, allant à l’encontre de cette vaste plaisanterie guidée uniquement par des intérêts privés n’était pas la plus simple à tenir. Mais, jusqu’à la fin, vous vous êtes vigoureusement battu pour la liberté et la neutralité de ce fabuleux réseau qu’est Internet.
En tant que bloggueur et passionné de nouvelles technologies, je ne peux rester de marbre face à cette nouvelle loi liberticide et allant à l’encontre du modernisme technologique. J’essaye, à travers mon blog personnel, de partager mes connaissances, mes créations techniques (ce qui n’est pas si éloigné que cela des créations artistiques), et toutes mes découvertes grâce au réseau Internet. Par conséquent, je ne suis pas insensible à la protection de la production intellectuelle, ni à sa rémunération éventuelle, tout travail méritant salaire. Mais là où je ne peux que me révolter, c’est la manière qui a été adoptée. Une manière complètement archaïque, indigne d’un pays se voulant aussi moderne que la France !
J’ai utilisé plus haut le mot « plaisanterie ». Ce terme est mûrement réfléchi. Car, comment qualifier une telle loi ? Mme la Ministre, Christine Albanel, souffre d’un manque à la fois d’esprit critique (toutes les remarques levées par bon nombre d’acteurs ont été balayées sans réelles réponses) et d’un manque de connaissances informatiques flagrants. Comment alors penser que le gouvernement est aux mains du peuple ? J’ai eu, ainsi que beaucoup, la naïveté de croire que notre si fière Nation était dirigée par des représentants de nous autres, citoyens. Et que ces même représentants défendaient les intérêts de leurs électeurs. Or, il n’y a eu ni réel débat (le public non technophile n’a pas été beaucoup consulté alors qu’il est tout de même la cible essentielle) ni écoute des voix de l’opposition. Sommes-nous encore dans une démocratie ou dans une oligarchie naissante ? Je dois avouer que je demeure perplexe, quand je vois la Loi servir des intérêts financiers privés. Le but de la Loi n’est-elle pas de garantir une équité et le bon fonctionnement de la Société ? Il est dangereux d’aller à l’encontre de tels concepts.
Autre point d’interrogation, partagé par beaucoup : pourquoi l’idée de licence globale, permettant la rémunération des artistes forfaitairement et la légalisation du téléchargement, n’est-elle toujours pas d’actualité en France ? C’est une solution de plus en plus envisagée par les différents pays, dont la Suède. Et je suis intimement convaincu (bien que cela n’implique que moi) que c’est LA solution à tous ces téléchargements. La seule réelle difficulté semble provenir, d’après la longue expérience de M. Olivennes, principal inspirateur de cette loi – et ancien dirigeant de la FNAC… – de la difficulté de filtrer le trafic sur les réseaux.
« L’idée d’une licence globale n’est pas absurde sur le principe mais elle reste totalement irréalisable. Comment rétribuer les ayants-droits à partir des milliards d’échanges qui se font chaque mois sur les sites de P2P ? Comment distinguer ceux qui téléchargent de ceux qui ne le font pas, trier entre les usages des internautes ? Tout cela est un cauchemar de la raison et n’est absolument pas concevable dans des conditions d’équité et de justice. C’est dans l’état actuel des choses impossible. » – Libération, le 14 février 2007.
Il est donc totalement indéfendable de continuer sur cette lancée. Le filtrage que devra gérer la HADOPI est tout aussi complexe technologiquement qu’à l’époque. Voire davantage, en raison de l’augmentation des flux réseaux, causé par le succès des sites de vidéos en streaming (et pas forcément illégaux) que sont DailyMotion ou YouTube. On voit donc que, pour essayer de sauver une économie en perdition, défendre une ancienne anti-thèse jugée alors absurde et impossible à mettre en oeuvre n’est qu’une simple formalité. Après tout, du moment que les consommateurs sont prêts à alléger leurs bourses aveuglément… Mais ceux-ci commencent à retrouver progressivement la vue…
Cependant, cette loi est à double tranchant. Les citoyens ne seront-ils pas tentés de télécharger davantage, en protestation clandestine et silencieuse face à cette loi injuste ? Ne seront-ils pas tentés de payer un léger abonnement à un service de cryptage de connexion (comme par exemple iPredator, dont le prix est bien inférieur aux tarifs excessifs des biens culturels actuels), pour pouvoir télécharger sans être inquiétés ? Ne seront-ils pas tentés de profiter de toutes les failles béantes du système ? Mme Albanel semble déconnectée du monde informatique, et surtout de la sécurité de celui-ci.
Un des exemples les plus simples qui me vient spontanément est l’installation du logiciel de sécurisation tant plebiscité par Mme la Ministre. Ce mouchard (n’ayons pas peur des termes) permettra de ne pas être inquiété de la HADOPI. Outre le manque d’informations le concernant (sera-t-il gratuit ? sera-t-il disponible sous tous les systèmes d’exploitations – Windows, Linux, Mac ? comment sécurisera-t-il concrètement les échanges ?), il relève une faille non négligeable. Si un ordinateur possède le logiciel, seul l’ordinateur sera protégé, et non pas le réseau dans son ensemble. Dans ce cas, les autres machines sur le même réseau pourront télécharger en toute légitimité, sans crainte de suspension de ligne, le logiciel étant installé. Le nombre de téléchargements risque donc d’augmenter de manière exponentielle, en signe de contestation face aux marges gigantesques des majors. Après tout, le chanteur Cali n’a-t-il pas lui même avoué que « les producteurs de disques se font des marges énormes, et ce que nous [les artistes] récoltons est tout de même très minime ». Et étant actuellement étudiant, il est clair que je ne peux me permettre pour des raisons financières de m’acheter tous les albums et DVD dont j’ai envie. La tentation est donc grande de profiter des solutions alternatives.
Et, après tout, où est le mal ? Nous sommes à l’ère de l’immatériel, à l’ère de l’information. Le temps où le commerce était basé sur la cession est révolu. A présent, il est basé sur la réplication. Du moins, pour ce type de biens culturels. Il est possible de vendre un bien tout en continuant à le posséder, grâce à la magie de l’informatique. La duplication devient possible au prix de la pression de quelques touches de clavier. Il est donc grand temps que les mentalités des majors évoluent ! Cela est d’autant plus urgent que le gouvernement semble infecté par ces industries. Je ne dis pas qu’elles n’ont pas le droit de parole. Mais il serait bon qu’elles n’en ait pas le monopole.
Autre point que je trouve tout à fait indécent est le sur-référencement des offres légales sur les moteurs de recherche. Outre le fait que je vois difficilement comment obliger des moteurs pour la plupart basés à l’étranger à respecter la loi française si contraignante et entraînant des développements lourds, cela va à l’encontre de l’un des principes fondamentaux du Net : sa neutralité. Mais après tout, tant qu’à ignorer les voix de la population française, pourquoi se soucier du plus gros moteur de recherche en France, à savoir Google, qui lui aussi s’inquiète de cet amendement : « Un moteur de recherche tel que Google détermine les résultats d’une recherche automatiquement sur la base d’algorithmes. Il n’y a pas d’intervention humaine qui viserait à juger qualitativement chaque site, une telle intervention humaine serait incompatible avec la taille de la Toile qui augmente de façon exponentielle. Nous espérons vivement qu’il s’agit ici d’un malentendu découlant d’une formulation sujette à interprétation. Ce serait aller loin que de demander aux moteurs de recherche de surréférencer certains sites labellisés, cela constituerait une forme de censure. De plus une telle demande méconnaîtrait le fonctionnement automatisé des moteurs de recherche. Nous espérons qu’il ne s’agit pas là de la véritable intention du législateur ». Bref, encore une fois, Christine Albanel fait preuve d’une méconnaissance informatique flagrante au profit d’une privation de libertés.
Cette lettre n’a pour seul but que de vous complimenter face à votre travail remarquable. Alea jacta est, et nous ne pouvons qu’espérer que cette loi ne sera pas appliquée (et je suis relativement confiant en cela, vu les difficultés d’application). Mais je dois tout de même avouer que j’ai été une nouvelle fois profondément déçu par notre pseudo-démocratie (ou devrions-nous plutôt parler de « majorocratie »). Il ne reste plus qu’à attendre patiemment que la vérité de la licence globale saute aux yeux de tous. Et ce avant qu’il ne soit trop tard. Car la création culturelle française va, c’est certain, être terriblement affaiblie de cette initiative. Si la culture est entravée dans sa libre circulation, où l’envie et les moyens de créer vont-ils pouvoir subsister ?
Bref, encore une fois, mille mercis d’avoir entendu « les voix de la jeunesse qui s’élèvent du plus profond de la Nation » pour reprendre l’expression de M. Jean-Pierre Brard. Et félicitations de nouveau pour votre rhétorique jeune et dynamique.
Surtout, ne faiblissez pas. Nous avons besoin d’hommes et de femmes comme vous afin de placer la France à la place qu’elle devrait avoir. Nous sommes très nombreux derrière vous, défenseurs de la liberté d’Internet. Et, nous n’aurons de cesse de protester contre cette loi stupide et liberticide édictée par des majors incapables de changer leurs modèles pour faire face aux nouvelles problématiques du monde moderne, au détriment de vrais acteurs qui, eux, oeuvrent pour un monde plus égalitaire et accessible.
Bien à vous.
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